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Ce roman est sorti en 2009, mais c’est le plus "ancien" de tous mes livres publiés, puisque j’en ai eu l’idée dès septembre 2002, alors que je commençais à peine à écrire des nouvelles. C'est la quatrième nouvelle que j’ai écrite.
Vous avez bien lu, c’était au départ une nouvelle. Très mauvaise, il faut le dire : trop longue, trop complexe. Et d’ailleurs mal racontée. Mais le sujet me paraissait intéressant : un truand cinéphile demande à un jeune réalisateur de réaliser un film relatant exactement sa vie. Il est prêt, s’il le faut, à modifier cette vie au gré du réalisateur, pour qu’elle devienne plus scénarisable. Le jeune réalisateur se retrouve ainsi coach du malfrat. Et plus il tente de se défausser de cette relation plus il s’y empêtre.  
Deux ans plus tard, après un stage de scénario qui m’avait été offert par un concours dont j’avais été lauréat, j’ai repris ce thème, pour le transformer en scénario. Le travail s’est traduit par un séquencier d’une trentaine de pages et quelques dialogues que j’ai archivés, car ils ne me donnaient pas satisfaction : personnages trop simples, action trop complexe, ton trop noir.

C’est en été 2007, après la sortie du premier roman, Le Vertige des auteurs, que j’ai repris l’idée : j’avais enfin compris qu’elle passait d’abord par l’écriture d’un roman. J’ai commencé à écrire ce roman dans un registre noir social : il était très ennuyeux. J’ai ensuite tout remis à plat pour l’écrire dans un registre qui m’est plus naturel : celui de l’humour grinçant.

Le récit est aussitôt devenue plus enlevé. L'humour noir m’a conduit à modifier l’intrigue, pour créer des rebonds propres à la comédie. Le rythme en est sorti plus soutenu, l'écriture plus tonique. Ce registre m’a finalement permis d’écrire une histoire bien plus noire, avec une description sociale plus incisive de deux milieux dans lesquels j’ai baigné : la publicité et le cinéma.

  Les réactions des médias ont été plus que bonnes (voir ci-dessous), mais les résultats  m'ont un peu déçu. Le livre a pâti d'une faible visibilité dans les librairies. 

  Vous trouverez ci-dessous :

  1. un survol des retombées presse concernant Le film va faire un malheur

  2. puis quelques extraits du roman

  Pour les réactions des blogs littéraires, voir la rubrique en page "blogochose"


  
  
Il est bon de faire un peu de cinéma
"Le film va faire un malheur": quelques extraits
 
  
  Clara s'agitait sur le balcon du petit appartement, un portable à la main. Elle était en slip et avait enfilé le haut d'un survêtement qui voilait modestement l'ancrage de ses cuisses. Les voisins allaient croire que Clara dormait en survêtement, comme dans les campings, et Alexis se demanda comment dissiper ce malentendu d'une affreuse vulgarité. Peut-être fallait-il faire circuler le bruit qu'elle dormait nue. Après tout, c'était vrai. Mais c'était là une rumeur bien difficile à lancer dans une ville où l'on est inconnu. Pourquoi pas en prenant le café au comptoir de la brasserie ? " Le temps est humide, pour un mois d'avril. Ma femme, qui dort nue, a souvent froid le matin… " C'était jouable. Non, billevesées.

* * *

  Alexis ne se sentait pas lié à son siècle, à ses idées éphémères, à ses parlers périssables, et se refusait à toute concession envers les unes et les autres. Il ne tenait pour défendables que les opinions débattues depuis quelques générations ; il s'exprimait dans un langage exempt de tout jeunisme, de tout emprunt au lexique des banlieues.
  Réactionnaire ? lui demandait on parfois, avec un intérêt alarmé, mais il s'en défendait : être réactionnaire, c'était quand même galoper avec son temps, fût-ce sur un cheval fourbu. Il voulait, lui, ignorer son époque, la traverser par inadvertance, navré et résigné, tel un voyageur qui s'est trompé de TGV.

* * *

  Sammy Raggi s'exprimait avec un vocabulaire précis, une grammaire correcte, c'était curieux pour un truand.
  À l'évidence, l'homme avait préparé toute la nuit son exposé d'étudiant appliqué. Mais deux détails clochaient : il ne cherchait pas à convaincre. Il glissait simplement les précisions qu'il jugeait utiles ; la conviction, il la considérait acquise. Et quand il parlait de lui-même, c'était avec un étrange détachement, une sorte d'objectivité, comme si les qualités décrites n'étaient que faits constatés.
-      J'ai vécu toute mon enfance à Tunis, élevé dans trois religions : ma nounou était musulmane, ma mère juive, mon père corse.
-      Corse ? Mais ce n'est pas une religion, corse !
-      On voit que vous ne l'avez jamais pratiquée.
  Il avait dit ça avec le bon sourire de celui qui n'a pas seulement prévu les réponses, mais la façon de faire poser les questions. Et déjà, il débitait ses lieux communs sous le regard d'Alexis consterné : ce Sammy Raggi était une fashion victim, un pur produit de toute l'idéologie médiatique. Un parcours irréprochable de solide truand, malgré une origine défavorisée.

* * *

  Sammy était déjà entré. Il tenait sous le bras gauche un casque de motard et une enveloppe. De l'autre, il lui tendit une bouteille :
-       C'est une liqueur de châtaigne, c'est corse. Je suis sûr que ça vous fera plaisir.
  Alexis regarda la bouteille, gravement. Il existait donc des individus capables d'extraire une liqueur d'un tas de châtaignes sèches et dures. Il essayait d'imaginer le processus, il ne voyait pas. Sammy, lui, ne semblait pas se poser la question. C'était un homme qui savait comment extraire la liqueur des châtaignes, un homme capable de tout. …

* * *

  Alexis repartit pensif. Il avait promis, il avait trompé, il avait séduit, il avait dominé, il avait été haï, il avait trahi. Il était entré dans le cercle des publicitaires.

* * *

  Il expliqua à Sammy qu'il n'était pas très cultivé, juste assez pour affronter des revolvers, et comme le malfrat semblait perplexe, il lui rappela avec un sourire indulgent " Quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver ", en lui précisant que la phrase était de Hanns Johst, et non de Göring - même si ce dernier la citait fréquemment -, encore moins de Baldur von Schirac ; eh bien pour lui, c'était le contraire, quand il entendait le bruit d'un revolver, il sortait son peu de culture. Et il soupira, satisfait : tout cela était fumeux, assez chic, un propos d'homme cultivé.
  Sammy ne s'en contenta pas.
 - C'est important, pour toi, la culture ? Ça te rend meilleur ?
  En deux questions, Sammy avait fait vaciller un des piliers de la personnalité d'Alexis La réponse lui fut soudain évidente, terrible : non, la culture ne le rendait pas meilleur, mais elle lui était importante pour le rendre meilleur que les autres.

* * *

  Léo Lebail demanda qu'on lui projette à nouveau le film, secoua la tête, et confirma qu'il ne bandait pas. Il ajouta : " Excusez-moi, mesdames ", et ce fut là qu'Alexis le trouva vraiment vulgaire.
  Léo Lebail voulait maintenant voir les rushes, on les lui fit préparer. Il demanda un café, on le lui fit servir. Il demanda le story-board, on le lui fit apporter. Il allait demander la tête de quelqu'un, et chacun se préparait à lui livrer celle de son voisin.

* * *

  Alexis glissa un doigt dans ses cheveux pour en tortiller une boucle ; c'était chez lui signe de vraie réflexion. Il se disait qu'il était peut-être en train de rater un moment essentiel de sa vie. Avec un peu d'effort, il pouvait devenir le mentor culturel de Sammy, le guider vers la connaissance, être le maître de ce disciple au cœur simple. Bien sûr, l'échange serait inégal, et alors ? De toute façon, il n'échangeait rien avec personne, sinon quelques paradoxes usés jusqu'à la banalité, de jolies phrases happées en fin de dîner en ville et replacées au milieu du déjeuner suivant, des petits repères culturels, de vagues signes de classe.
  Il se disait aussi que l'échange était impossible. En matière de culture, le seul échange durable était un refus d'échanger. La culture, c'était un coffre-fort qu'on devinait chez l'autre. Un coffre-fort que chacun devait garder fermé pour être considéré comme à l'aise. On pouvait tout au plus en sortir de temps à autre une petite coupure, presque un échantillon, qu'on laissait sur la table pour que chacun pût se faire une idée du trésor caché. Certains coffres-forts, la plupart sans doute, étaient vides, ou emplis de fausse monnaie. Tant qu'on ne les ouvrait pas, personne ne pouvait le deviner.

* * *

  Panatta proposa à Viard de le raccompagner dans sa Twingo. Il conduisait, silencieux, tendu.
-      Et ce grand projet, à votre avis, Panatta ?
-      Proxo. Ce gars-là va monter un business de proxénétisme.
-      Mais il n'a pas du tout la tête de l'emploi !
-      Les temps changent, commissaire. Les truands se font des têtes de députés, les députés des têtes de curés, les curés des têtes de syndicalistes, les syndicalistes des têtes de cadres sup, les cadres sup des têtes de truands. Pourquoi voulez-vous que les proxos se fassent des gueules de proxo ?

* * *
  Il avait reçu la visite du commissaire Viard qui ne lui avait rien annoncé.
- Je veux vous dire que j'ai beaucoup d'admiration pour vous, on n'a jamais fini de vous connaître, vous êtes comme le Bronzé d'Amposta.
- C'est l'un de vos clients ? Un grand truand ?
- Non, c'est une variété d'oignon rouge. Quand on l'épluche, on découvre à chaque couche une nouvelle couleur, presque un nouvel oignon.
  Viard était ensuite resté silencieux, immobile. Des trucs de psy pour soutirer des confidences.

* * *

  Le film fut rediffusé et on porta aux nues la séquence d'anthologie dans laquelle Yaman Valyaman barbouillait de ketchup les murs kaki et bleu ciel d'une agence de publicité sous le regard atterré d'un directeur en T-shirt Marlboro. Certains critiques y virent un simple choc esthétique, d'autres une dénonciation de tous les pouvoirs - enfin, c'était évident, le rouge du sang, le kaki de l'armée et le ciel des religions. Libération en fit une analyse lacanienne, le ka de ketchup et le kaka de kaki. Un paragraphe avait sauté, rendant l'article incompréhensible, mais nul ne le remarqua.

* * *


  
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Georges Flipo, auteur