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  Même s'il m'arrive de la présenter comme le résultat d'une belle réflexion logique, l'idée de publier ce roman policier ne m'est venue que de façon confuse.

  Mon roman précédent, "Le film va faire un malheur", avait bénéficié d'un très bel accueil des médias, mais les résultats chiffrés n'avaient pas suivi - sans doute par manque de visibilité au point de vente. J'étais resté sur ma faim.

  A cela s'ajoutait une question qui m'avait été posée par quelques lecteurs et journalistes : "Avec le sujet que vous aviez, pourquoi n'en avez-vous pas fait un vrai polar ? ". Et la question me lancinait... l'appartenance à la catégorie polar était-elle la garantie d'une meilleure visibilité, de meilleurs chiffres ?

  D'autant plus qu'un projet non abouti s'agitait dans mon tiroir. Un projet qui, à ce stade d'écriture, ne choisissait pas entre les trois familles du polar : l'enquête policière, le noir social, et le thriller (gore ou non).

  J'ai ouvert le tiroir pour reprendre toute l'intrigue et l'écriture en l'orientant dans le registre "enquête policière pure et dure". L'abandon des registres "noir" et "thriller" a été bénéfique : le ton, plus empreint d'humour, m'a finalement permis d'être plus noir (les mots peuvent être plus cruels quand ils sont dits avec un sourire) et l'intrigue en est sortie plus soutenue, plus vivante, car plus naturelle.

  C'est sur le conseil d'un libraire spécialiste du policier que j'ai envoyé le manuscrit de "La commissaire n'aime point les vers" à La Table Ronde. une maison dont la qualité des textes m'a toujours impressionné (ce n'est pas par hasard qu'elle a publié Antoine Blondin, Roger Nimier, Michel Déon, Jacques Laurent ou Jean Anouilh). Envoi peut-être absurde, alors qu'il s'agissait d'un roman policier. Mais c'était un roman policier littéraire : La Table Ronde m'a appelé dès le lendemain pour me proposer un rendez-vous.

  Qu'est-ce qui a pu leur plaire ?

   - le personnage de la commissaire, avec ses souffrances féminines, ses soucis de surcharge pondérale, ses amours à vau-l'eau ?

  - celui de son lieutenant, aussi ahuri que charmant ?

  - le coeur de l'intrigue ? Un sonnet qui semble bigrement être un inédit de Baudelaire envoie à la morgue ceux qui s'y intéressent de trop près. L'écriture de ce sonnet m'a d'ailleurs donné deux mois de travail : il m'a fallu appeler en renfort une (vraie) poétesse, et deux spécialistes de Baudelaire labellisés de l'Université.

  - le cadre de l'intrigue ? Le milieu des collectionneurs de manuscrits.

  - le ton pince sans-rire ? Ce parti-pris n'empêchait pas la recherche d'une certaine finition d'écriture (ouf, ça s'est vu !)

  A l'heure où ces lignes sont écrites, le roman est paru depuis exactement un mois. Les premiers chiffres de vente sont impressionnants : la commissaire semble avoir trouvé son public. Elle bénéficie d'un délicieux bouche à oreille, et l'accueil des blogs littéraires est chaleureux. Les médias commencent à peine à prendre le relais : s'ils continuent dans la lancée de ceux qui ont ouvert le bal, la commissaire n'a pas fini de danser. La Table Ronde m'a d'ailleurs demandé de préparer, dès maintenant, la prochaine enquête de la commissaire Viviane Lancier. Elle déroulera dans un club de vacances, et aura pour titre "La commissaire n'a point l'esprit club".

Vous trouverez ci-dessous :

  1. un survol des premières retombées presse concernant La commissaire n'aime point les vers (ça vient de commencer, à l'heure où cette page est publiée)

  2. puis quelques extraits du roman

  Pour les réactions des blogs littéraires, voir la rubrique en page "blogochose"


  
  
Et la commissaire est entrée dans ma vie...
"La commissaire n'aime point les vers": quelques extraits
 
  
  Elle lut à haute voix :
–  Ce vendredi 18 janvier vers onze heures, je revenais avec mon « partner », d’une livraison de brochures rue de Turbigo. Ah bon, ils disent un partner, maintenant ? Il est gay, votre Gérald ? 
Elle jeta brièvement un regard scrutateur, histoire de le situer. Mais le lieutenant lui renvoya exactement le même regard.
–  Le partner, c’est la camionnette Peugeot, vous savez…
–  Ah oui, bien sûr… J’empruntais le Pont Neuf, presque désert tant le froid était vif, pour gagner la rive gauche quand, devant moi, sur le trottoir, mon attention fut attirée par deux individus au comportement suspect. Il a vraiment parlé comme ça, votre Gérald Tantlefroidétaitvif ? Je vous l’ai déjà dit, il faut prendre une déposition, pas la récrire. C’est un boulot de dactylo, pas de littéraire. Compris, Monot ?
Le lieutenant hocha la tête, piteux. Il était trop mignon, le pauvre chéri, il donnait envie de le consoler contre soi, de le serrer bien fort.

* * *

La neige avait fondu, le froid était resté. Viviane sortit quand même son ensemble Caroll pour aller à l’Académie. C’était ridicule et c’était rose, mais elle se l’était offert l’été précédent et ne le portait jamais, ce qui était encore plus ridicule. En l’achetant, elle avait imaginé des petits dîners tendres. Oh, pas avec des chandelles, juste des petits dîners où on lui aurait pris la main au dessert. Mauvais investissement, il n’y avait pas eu de dîners enamourés. Plus d’élans du cœur depuis Ludovic, ce connard de Ludovic.
Elle tenta d’enfiler le pantalon. Ça passait presque, mais elle dut renoncer : les hanches coinçaient, bien sûr. La commissaire se sentit envahie par une bouffée de détestation envers les femmes qui grossissaient des cuisses, elles avaient trop de chance, ça se voyait moins ; puis envers les femmes qui s’empiffraient sans grossir, le monde était injuste. Elle sortit une bonne vieille tenue informe de tous les jours, et la compléta par ses petits souliers gris qui feraient quand même plus habillés pour rencontrer des académiciens.

* * *

Elle sonna et attendit, un peu intimidée : elle ne voyait guère comment expliquer la situation. Un petit homme caché sous un béret vint ouvrir. Une caricature de concierge, le genre de type avec qui il fallait parler le français de tous les jours :
–  Je suis la commissaire…
Et elle s’arrêta, perturbée. Non, ce la commissaire serait peut-être jugé trop féminisant, une erreur en ces lieux de purisme.
–  Je suis le commissaire…
Le concierge la regarda, inquiet, il ne devait pas aimer les travelos.
–  Je dois vous apporter ceci.
Elle lui montra l’enveloppe et le petit homme la lut, soupçonneux :
–  Aux bons soins de Victor Hugo… Je ne sais pas si vous êtes le commissaire ou la commissaire, mais vous n’êtes pas Victor Hugo.
–  Oui, oui, comme il est mort, je suis venue à sa place.
Le petit homme jeta un regard sur le trottoir d’en face et sembla chercher la caméra cachée, il fallait dissiper le malentendu :
–  Victor Hugo, on l’a assassiné, le pauvre.
Le concierge lui adressa un sourire paniqué, et referma doucement la porte. Viviane sortit sa carte Police barrée de tricolore. Même en ces lieux, ça faisait de l’effet. Elle agita l’enveloppe.
–  Je dois simplement remettre ce courrier au Prince des Poètes. C’est bien ici ?
Il y avait dans le regard de l’homme l’effroi du civilisé face à la folie barbare. Il mourait d’envie de verrouiller la porte.

* * *

–  Ce n’est pas fini, poursuivit Monot, avec un sourire prometteur :
Nu sur le lit m’attend le corps noir et puissant
D’une esclave à l’œil las, délivrant sa chair veule.
Sous sa bouche corail frémit, se cambre et feule

Une vestale juive au saphisme innocent.

La caméra revint sur la présentatrice, qui cherchait ses mots :
–  Ce poème, c’est en quelque sorte… un appel à la mixité sociale entre communautés ethniques, c’est bien ça ?
–  Non, pas vraiment. Je vous lis la suite :
Hanches et seins blafards, ventre et cuisses d’ébène,
Ne sont plus qu’un grouillis de stupre et de désirs.

Ô temples entr’ouverts, ô fervente géhenne !

Le lieutenant Monot reprit son souffle, tendu comme s’il voyait l’esclave et la vestale entremêlées. Viviane en était tout émue.
–  Il nous faut concluer, interrompit la présentatrice.

* * *

–  Je veux vous parler de votre lieutenant, poursuivit la dircom, le jeune qui est passé hier soir à la télévision.
Viviane ouvrit compulsivement son tiroir, sans illusion : il ne restait plus de barres. Même pas de Twix ou de Bounty.
–  Je suis désolée, il n’était pas prévu que le lieutenant Monot se fasse interviewer, je vais vous expliquer.
–  Vous n’allez rien m’expliquer : l’imprévu a bien fait les choses. Il est formidable, votre lieutenant Monot, avec sa gueule d’amour et son sourire à la Brad Pitt. Notre ministre a flashé, moi aussi, nous en avons parlé avec le chef de cabinet : nous allons en faire le flic-emblème de la nouvelle police. Il casse tous les clichés du commissaire grand-père ou de l’enquêteur rouleur de mécaniques. Fin, cultivé, vous avez vu comment il le disait, son sonnet ? Ça nous boostera l’image de la police de papa.
Viviane reprit son souffle et convint qu’effectivement, Monot lisait assez bien les poèmes, c’était même ce qu’il faisait de mieux.

* * *

C’était une blonde à lunettes, d’un peu plus de quarante ans, très maquillée, comme pour adoucir le regard triste d’une personne qui fréquente trop les morts.
–  Alors, qui faut-il que j’appelle ? demanda-t-elle, bienveillante.
Viviane ne savait par qui commencer, elle avait peur de déranger les esprits. Elle sortit de son sac la photo de Pascal Mesneux, prise par Monot à la morgue.
–  Mais c’est Victor Hugo ! s’exclama Astrid, toute joyeuse.
–  Non, c’était un clochard : Pascal Mesneux. Il ressemblait à Victor Hugo, se faisait appeler Victor Hugo, mais ce n’était pas Victor Hugo.
–  Ah, dommage : je communique souvent avec les écrivains, et Victor Hugo est un des contacts les plus faciles. Parfois, il vient sans même qu’on l’appelle, et il n’y a plus moyen de le faire décoller.
Elle posa une main sur la photo et la caressa doucement. De l’autre, elle saisit un bloc et un stylo.

* * *

Elle ne voulait rien. Les soldes avaient commencé depuis trois semaines, c’était le meilleur endroit pour ne rien vouloir.
Elle passa sa journée à échapper aux vendeuses, à fuir devant son reflet dans le miroir. Quand un modèle lui plaisait, elle le demandait en une taille en dessous, pour s’encourager à mincir, puis, sachant qu’elle n’y parviendrait jamais, le prenait en une taille au-dessus au cas où. Elle se trouvait vraiment trop moche là- dedans, boudinesque, pachydermique, et le rendait en haussant les épaules. Ce fut ainsi toute la journée. Une journée horrible, au milieu de chipies à qui tout allait bien, de garces qui semblaient se réjouir quand la queue devant les cabines était trop longue, et en profitaient pour se déshabiller sans honte au milieu du magasin pour mieux exhiber leur taille exempte de bourrelets. Rien n’allait à Viviane, tout la rendait moche. Elle s’acheta finalement, comme l’an dernier, un pantalon noir qui faisait stretch, et une veste grise assez ample, sans forme. Comme elle.
Elle rentra pour s’infliger la Passion selon Saint Jean de Bach, commanda par téléphone une grande pizza, avec une pâtisserie, et passa la soirée avec des grilles de Sudoku. Elle dissocierait un autre jour.

* * *

Viviane appela le Tout-Puissant [ le directeur de la Police Judiciaire ] sur son portable. Jamais elle n’avait osé, mais on ne se faisait pas assassiner tous les soirs. Il l’écoutait en haletant légèrement, il devait faire sa balade. Ou sous la couette en tentative d’activité ? Non, des aboiements s’y mêlaient, un peu trop lointains pour venir de la chambre : il était sorti promener sa chienne épagneule au bois.
Viviane lui relata sa soirée : le Tout-Puissant ne répondait pas sauf pour entrecouper le récit de « Darling, ne mordez pas la dame », « Darling, au pied », « Darling, ici, couchée ! ». Est-ce qu’il comprenait que c’était l’assassinat d’un officier qu’on était en train de lui raconter ? Oui, car il parla enfin. Les halètements cessaient : Darling devait avoir trouvé le lieu adéquat pour l’objet de cette promenade.
–  Eh bien, Viviane, ma position est claire – non, Darling, sur la route, là, pas dans l’herbe, sale fille – vous êtes plus que jamais en danger. Et Monot aussi. Allez chercher vos affaires chez vous sous bonne garde – non, madame, ma chienne n’est pas dégoûtante – et installez-vous dans cet hôtel, même chose pour Monot – là, bonne fifille – ce n’est pas trop cher ? C’est la maison qui paie, vous comprenez – calmez-vous, moi non plus je ne suis pas dégoûtant, j’ai un sac en plastique – Nous ferons garder l'entrée de l'hôtel par deux hommes en civil – évidemment, je la ramasse, madame, vous avez fini, Darling ? –  Je vous demanderai  – voilà, vous êtes contente ? – d’être très prudente avant de prendre tout nouveau contact – voilà, c’est bien et maintenant allez jouer – non, ce n’est pas à vous que je parle, madame. À vous non plus, Viviane, c’est à Darling, allez, filez, ma fille, n’embêtez pas le monsieur, excusez-la, elle est gamine. Et bien sûr, pas un mot à la presse.
Pas un mot ? Une tentative d’assassinat sur deux flics, c’était un sujet tabou ? 


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Georges Flipo, auteur